Société

“L’Attaque des Titans” est-il le manga le plus emblématique de sa génération ?

“Tous les dimanches à 18h45, c’est mon rendez-vous”, nous confie Bastien, 24 ans. Chaque semaine, le jeune plombier qui vit à Marseille se connecte sur la plateforme Wakanim pour découvrir les derniers épisodes de L’Attaque des Titans, Shingeki no Kyojin en version originale. Un manga paru pour la première fois en 2009 et adapté en version animée depuis avril 2013. Son auteur, Hajime Isayama y raconte l’histoire d’Eren Jäger, dont la communauté se protège des Titans, créatures géantes amatrices de chairs humaines, en s’encerclant d’immenses murs.

Une œuvre viscérale aux allures sombres, épurée de tout humour et romantisme, qui connaît un succès international. Chaque semaine, ils sont des milliers comme Bastien à attendre avec impatience la sortie des épisodes de la version animée. Le 6 décembre dernier, le lancement de la quatrième et dernière saison de la série a permis à Wakanim de réaliser le meilleur démarrage de son histoire. Témoin de la puissance acquise par ce manga singulier, le géant de la vidéo en ligne Netflix propose les deux premières saisons de l’œuvre à ses utilisateurs. “Ce qui me plaît, c’est la force de caractère des personnages. L’intrigue aussi, il y a énormément de retournements de situation”, témoigne Bastien, pour qui L’Attaque des Titans fait partie des œuvres japonaises les plus importantes de la décennie 2010. “Je la classe facilement dans le top 10 des meilleurs mangas de ces dernières années”. Mais quels sont les ressorts qui font de ces aventures un véritable phénomène de la pop culture ? L’œuvre constitue-t-elle vraiment l’une des pièces-maîtresses de l’univers manga ? Deux spécialistes apportent leurs éléments d’analyse.

[embedded content]

L’Attaque des Titans est un shōnen, c’est-à-dire une œuvre qui cible plutôt les garçons de 8 à 18 ans. Le récit reprend alors des codes incontournables de la littérature jeunesse, à travers notamment la figure d’Eren Jaëger, adolescent qui a perdu sa mère dévorée par les Titans. “Le héros orphelin, c’est un grand thème de ce genre. Harry Potter, Spider-Man sont des orphelins. Cela permet au personnage de s’inventer comme il veut. Il n’y a pas de dictature de l’ADN. On est sur des schémas éprouvés mais qui résonnent auprès d’un lectorat plutôt jeune”, note Xavier Guilbert, rédacteur pour le magazine Atom, dédié à la culture manga.

Eren Jaëger vit donc reclus dans une cité médiévale post-apocalyptique au sein d’une communauté terrorisée par ses ennemis gigantesques mais déterminée à reconquérir les terres au-delà des murailles. Alors que les Titans viennent de détruire un des trois murs protecteurs, le personnage principal décide de rejoindre l’armée avec deux amis d’enfance. Il devient membre du groupe de lutte contre les géants. Sa destinée va le pousser à mûrir, à grandir et à saisir le sens du collectif. “Il y a un élément qui revient beaucoup dans le shõnen, c’est le voyage initiatique dans lequel on commence avec un personnage mal dans sa peau, qui va réussir à se recréer une sorte de famille, à se faire accepter et à comprendre l’importance de la collaboration. L’idée que l’on ne gagne pas tout seul, c’est une chose présente dans tous les shõnen”, constate Xavier Guilbert.  

Mais une fois ces éléments incontournables de la culture shōnen posés, L’Attaque des Titans se démarque par son style singulier. Le manga ne ressemble à aucun autre, avec des aspérités et des défauts, qui au final font sa force. “On a un auteur qui a une vision qu’il cherche à porter et qu’il aborde de manière brute. Il arrive à dépasser le côté frustre de son dessin, même s’il s’améliore. Il y a une vision très forte”, estime le rédacteur d’Atom Magazine. Shingeki no Kyojin constitue la première œuvre publiée par Hajime Isayama. Et malgré son succès retentissant, le manga s’est aussi fait remarquer pour ses dessins parfois approximatifs. “D’un point de vue du dessin, on sera d’accord pour dire qu’Isayama n’est pas le meilleur, approuve Julien Bouvard, maître de conférences au département d’études japonaises de l’Université Lyon 3. Il sort d’une école spécialisée pour devenir mangaka, mais très peu de dessinateurs professionnels en émergent. Lui, il ne dessine pas extrêmement bien, néanmoins il élabore un scénario assez exceptionnel, avec la capacité à amener des twists de manière étonnante”.

C’est l’œuvre qui prend le contrepoint total de tous les gens qui prétendent que le manga est uniquement une construction marketing, pensée pour l’exportation.

Xavier Guilbert

Atom Magazine

Et c’est ici l’un des points essentiels dans la compréhension du succès de L’Attaque des Titans. Le manga se démarque par une intrigue prenante, violente et abrupte qui permet de passer outre certaines lacunes du dessin. “Quand on lit le manga, on ne se rend pas tout de suite compte de ce qu’on a lu. Et on a ensuite la révélation. On se souvient que quelques pages plus tôt, on nous avait déjà tout dit. Ça incite le lecteur à tout regarder, ça nous pousse à chercher la petite bête”, détaille Julien Bouvard.

Une intrigue prenante, qui se démarque aussi des autres mangas par le traitement de certaines thématiques. “Il y a un côté sombre inhabituel, note Xavier Guilbert. La manière dont les personnages meurent est violente et abrupte. Il y a quelque chose qui la sort des autres œuvres. C’est une proposition inattendue, pas polissée”. Par l’absence d’intrigues amoureuses ou sexuelles, mais aussi de répliques humoristiques, L’Attaque des Titans s’affranchit de certains codes inhérents aux mangas. “Cette idée de prendre des personnages, de ne jamais les faire rire, d’être toujours au premier degré, c’est ça qui me plaît, affirme Julien Bouvard. Et il y a un autre aspect qui tranche, il n’y a pas de personnages féminins avec lesquels il y a une romance. Il y a une sorte de refus de rentrer dans les thématiques amoureuses”. La force de L’Attaque des Titans semble donc résider dans sa capacité à sortir des cadres, en faisant une œuvre que le public ne retrouve nulle part ailleurs.

En 2019, le manga franchissait alors le cap des 100 millions d’exemplaires vendus, soit 10 ans après la parution de sa première intrigue. De quoi le poser comme l’une des créations majeures de la décennie 2010 ? “C’est celle qu’on retiendra. C’est l’œuvre la plus discutée sur Internet, la plus adaptée dans des memes en ligne et la plus déclinée sous des formes très diverses (jeux vidéo, film live, séries annexes). Il y a un écosystème assez exceptionnel”, décrit Julien Bouvard.

[embedded content]

Pourtant initialement destiné aux garçons, L’Attaque des Titans se montre très populaire après des filles. “Il y a quelque chose de très neutre, très nouveau et qui tranche avec la production classique de manga. C’est une série lue et appréciée par les lectrices. Il y a une popularité très genrée, avec des goodies consommés par des femmes”, avance le maître de conférences.

Un succès d’autant plus inattendu qu’à la différence de mastodontes du manga comme Demon Slayer ou One Piece, L’Attaque des Titans n’est pas publié dans les pages du magazine hebdomadaire Weekly Shōnen Jump, mais dans celles d’un mensuel plus modeste, le Bessatsu Shōnen Magazine. S’il ne fait pas partie des cinq mangas les plus tirés au Japon, il reste une tête de pont du genre. “C’est l’un des grands succès des années 2010. C’est un manga qui marque au niveau du retentissement qu’il a. On est sur une œuvre grand public, qui se démarque par son côté brut et par le fait de ne pas être sortie du sérail”, indique Xavier Guilbert.  

Tous les jeunes qui lisaient du manga pendant la décennie 2010 l’ont lu. C’est l’une des séries qui va rester dans leur pédigrée de fans.

Julien Bouvard

maître de conférences

S’il a su s’imposer en prenant des chemins de traverse, c’est parce que L’Attaque des Titans comporte des références qui parlent à son lectorat, notamment au Japon. “Cela traite d’isolation, de fragilité, c’est en écho à une société japonaise. Le pays a traversé The Lost Decade, qui a en fait duré 20 ans, avec une stagnation du pouvoir d’achat ou la disparition du modèle de l’emploi à vie dans les années 1990 – 2000. On est passé d’une société rassurante à inquiétante”, souligne Xavier Guilbert. Les fans du manga se retrouvent ainsi dans un héros qui affronte des adversaires gigantesques et plus âgés que lui. Le tout dans une ambiance anxiogène où l’avenir est plus qu’incertain, la mort attendant les protagonistes à chaque moment d’inattention. “L’idée que les choses s’effondrent et que la fin du monde peut être pour demain est très présente chez les Japonais. Dans L’Attaque des Titans, il y a cette question de comment résister”, poursuit le spécialiste.

Julien Bouvard voit d’autre part dans la mise en scène d’une jeunesse militaire qui mène une révolution, des références directes à l’histoire du Japon : “Dans l’univers japonais, ça s’est déjà passé. La révolution de Meiji de 1868, c’est un peu ça. Et plus récemment, dans les années 1930, des révolutionnaires nationalistes ont tenté plusieurs coups d’État. Ça parle aux Japonais qui sont habités par ces récits”. Mais le maître de conférences lit d’une seconde manière le récit des aventures d’Eren Jaëger, dont la communauté est enfermée par des murs la protégeant. “Au moment où sort la série, il y a une polémique autour de l’idée du Japon qui ne serait pas entré dans la mondialisation. Le Japon serait comme les îles Galápagos, avec des pratiques sociales archaïques. Il y a peut-être un peu de ça dans la manga, avec une population en autarcie qui doit découvrir le monde”.

[embedded content]

L’œuvre contient aussi de nombreuses références occidentales, à commencer par les noms des protagonistes, tous à consonances germaniques. L’action prend également place dans un imaginaire médiéval occidental. “Les paysages sont inspirés d’un village allemand”, affine Julien Bouvard. Quant à l’Empire de Mahr fondé par les Titans, il apparaît comme une métaphore du régime nazi. “C’est un pouvoir autocratique, avec une ségrégation contre une population qu’il discrimine pour des raisons génétiques”, explique le professeur.

Les thèmes comme l’isolation, les pertes, la défiance vis-à-vis des adultes résonnent auprès des ados.

Xavier Guilbert

ATOM Magazine

Des références qui confèrent une portée universelle à l’œuvre, tout comme les thèmes qu’elle traite. Encore plus en période de pandémie. “Avec la crise et le fait d’être cloîtrés chez nous, on s’identifie assez facilement à des personnages qui n’ont pas la possibilité de sortir de leurs murs”, estime le maître de conférences.

Véritable ovni de pop-culture, L’Attaque des Titans est parvenu à franchir les murs et à s’imposer comme l’un des mangas les plus marquants de la décennie 2010 par les thèmes universels et les références historiques qu’il traite avec singularité. Une œuvre qui connaîtra sa conclusion cette année. Hajime Isayama publiera les dernières aventures d’Eren Jäger et ses complices le 9 avril prochain.

Source: Franceinfo – Société

Ajouter un commentaire

Click here to post a comment

%d blogueueurs aiment cette page :