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Biodiversité : « C’est un échec collectif », conclut l’ONU

Biologiste de formation, spécialiste de l’écologie des plantes, Anne Larigauderie était aux premières loges de la rencontre de Nagoya en 2010. Elle est aujourd’hui la secrétaire exécutive de l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, l’organisme qui est décrit comme étant le GIEC de la biodiversité.

D’où proviennent les données qui vous permettent de faire le bilan d’une décennie d’action en matière de biodiversité?

D’une part, le rapport s’appuie en grande partie sur le grand bilan mondial de la biodiversité, publié par l’IPBES l’année dernière, et sur les rapports que chacun des gouvernements doit fournir à la Convention sur la diversité biologique sur la manière dont il a rempli les vingt objectifs à l’horizon 2020.

Anne Larigauderie.

Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) lors d’une conférence de presse à Paris.

Photo : Reuters / Benoit Tessier

Qu’est-ce qui vous a frappée le plus dans ce bilan des Nations unies sur les promesses faites par les gouvernements pour la décennie 2011-2020 en matière de biodiversité?

Ce qui m’a frappée le plus, c’est la conclusion : aucun des objectifs d’Aichi ne sera atteint complètement en 2020! Donc c’est vraiment un échec collectif, car aucun objectif n’a été pleinement atteint sur les questions liées à la biodiversité. Ça, c’est une première chose.

Mais je constate aussi que, dès que les pays se donnent les moyens d’agir, là où on prend des mesures, alors la biodiversité revient. Cela fournit un espoir, quelque chose est possible si on arrive à augmenter la prise de conscience sur ces questions liées à la biodiversité.

Un puma.

Une panthère de Floride au zoo de Tampa.

Photo : National Geographic Ark / © Joel Sartore (natgeophotoark.org)

Vous dites que c’est un échec collectif. Quel serait un bon exemple de ce qui n’a pas marché?

On s’était donné comme objectif de freiner sensiblement la perte des habitats naturels. Or, on s’est éloignés de cet objectif parce que la déforestation a continué à augmenter durant cette décennie.

Ça, c’est vraiment une déception. Bon, le rythme de déforestation récent a baissé par rapport à celui de la décennie précédente, mais seulement d’un tiers, et il se pourrait qu’il s’accélère de nouveau dans certaines régions. Mais la destruction des forêts et la fragmentation des habitats naturels se poursuivent.

L’autre exemple est la pêche : un tiers des stocks de poissons sont toujours surexploités. Ce sont deux exemples d’échecs, là où on aurait pu penser qu’on allait inverser ces tendances.

Vue aérienne de la déforestation d’une plantation de palmiers utilisés dans la production d’huile de palme.

Plantation de palmiers utilisés dans la production d’huile de palme en Papouasie.

Photo : © ulet ifansasti / greenpeace / Ulet Ifansasti

Comme vous le disiez, le rapport souligne aussi que quand les bonnes politiques sont mises de l’avant, la situation de la biodiversité peut s’améliorer rapidement. Pouvez-vous en dire davantage?

En effet. Six des vingt objectifs ont été partiellement atteints, dont celui qui traite des aires protégées. C’est un symbole très fort. Pour les océans, l’objectif était de 10 % d’aires marines protégées pour 2020, et de 17 % pour les aires terrestres.

Ces deux objectifs ont été atteints en 2020, donc ça, c’est un succès. Mais tout de même, le rapport conclut que l’objectif n’a été que partiellement atteint, parce que ça varie beaucoup d’un pays à l’autre. Dans les pays en voie de développement, même si certains territoires sont protégés, les ressources ne sont pas suffisantes pour que la protection soit vraiment efficace.

Un éléphant de mer et son petit.

Un éléphant de mer et son petit sur une plage de l’aire protégée Point Reyes, en Californie, en 2019.

Photo : Associated Press / Eric Risberg

Est-ce que vous constatez que les gouvernements sont plus motivés à agir pour protéger la biodiversité quand la détérioration de l’environnement met en danger l’économie?

Ah oui, bien sûr! Je pense entre autres aux espèces envahissantes. La Nouvelle-Zélande et l’Australie, par exemple, en ont vraiment fait une priorité, parce qu’elles ont calculé que cela leur coûtait énormément en termes économiques. L’argument économique fonctionne toujours!

Mais il y a d’autres arguments qui sont efficaces, notamment le fait que les citoyens soient de mieux en mieux informés et qu’ils demandent des comptes à leur gouvernement ou à des entreprises privées.

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans les données qui sont publiées aujourd’hui?

Des manques de progrès sur certains sujets dont on parle depuis longtemps et pour lesquels on pourrait s’attendre à un courage politique plus important de la part de pays qui en ont les moyens.

Je pense en particulier à l’utilisation des pesticides dans l’agriculture, qui sont vraiment un facteur très négatif pour la biodiversité, qui polluent les rivières et les cours d’eau, y compris les aires marines, qui empoisonnent le consommateur et qui suppriment la microflore et la microfaune du sol.

On connaît depuis un certain nombre d’années les alternatives agroécologiques. Il s’agirait d’avoir plus de courage politique pour accompagner cette sortie des pesticides, en particulier les néonicotinoïdes, qui nuisent à la population des pollinisateurs.

Un insecte sur des plantes.

Les pesticides néonicotinoïdes agissent sur le système nerveux central des insectes.

Photo : Getty Images

Avez-vous l’impression que les gouvernements saisissent bien les liens entre le bien-être économique et la protection de la biodiversité?

Oui, j’ai l’impression qu’on assiste à un frémissement, dans le bon sens. On commence à avoir une augmentation de la prise de conscience sur ces questions de biodiversité.

Je pense également que la pandémie liée à la COVID-19 est en train de souligner l’importance du lien entre santé humaine et état de l’environnement et de la biodiversité. C’était une question qui n’était pas du tout comprise par les décideurs ou la population auparavant.

À part les spécialistes, personne ne s’était vraiment penché sur l’origine des maladies infectieuses. Or maintenant, on comprend qu’il y a vraiment une réponse écologique à apporter à ces questions de santé. Et qu’il faut arriver à mieux comprendre comment ces maladies émergent de l’environnement.

Comme beaucoup de questions de développement, c’est vraiment la biodiversité qui est au coeur de nos grandes problématiques. Comment allons-nous arriver à nourrir le monde, à avoir suffisamment d’eau de qualité, à réguler notre climat ou notre santé?

À la base de toutes ces questions, il y a des réponses de nature et de biodiversité. Tant qu’on n’aura pas amélioré la manière de traiter la biodiversité et la nature, on n’arrivera pas à résoudre ces grandes questions au niveau mondial.

Un vautour africain.

Un vautour africain au zoo de Cleveland.

Photo : National Geographic Ark / © Joel Sartore (natgeophotoark.org)

Pensez-vous que la pandémie actuelle aura des effets positifs sur l’environnement, alors même que tous les gouvernements tentent de trouver des moyens de sortir de la profonde crise économique le plus vite possible?

Je pense que la crise actuelle va contribuer à améliorer la prise de conscience des liens forts entre santé et biodiversité, de l’importance entre la biodiversité et la qualité de vie sur Terre.

Mais d’un autre côté, il est à craindre que tous les plans de relance économique ne tiennent pas suffisamment compte de ces questions d’impacts sur la nature et la biodiversité et que nous relâchions toutes les contraintes environnementales pour relancer l’économie à tout prix. Il va falloir être particulièrement vigilants pour que la relance soit verte.

Un autobus qui affiche sur son écran frontal « 100 % électrique » est arrêté le long d'un trottoir.

Un autobus de la Société de transport de Montréal qui est 100 % électrique est en train d’être rechargé.

Photo : Radio-Canada

Pour les politiciens, la difficulté ne tient-elle pas au fait que les décisions qui visent à protéger l’environnement doivent être prises sur un horizon de long terme?

Oui! Mais il y a une différence avec le problème du climat. Dans le monde du vivant, il y a beaucoup moins d’inertie. Quand on parle de la reprise de certaines populations, on peut avoir des résultats relativement rapidement. Ça s’applique pour la surpêche, pour la réduction des pesticides, la protection de certains mammifères, etc.

Mais il est vrai que l’ensemble des mesures qui doivent être prises pour s’attaquer aux causes directes de la [perte de] biodiversité ne peuvent pas se réaliser du jour au lendemain.

Qu’avez-vous à dire aux gouvernements qui vont bientôt nous annoncer leur plan de relance économique?

Qu’ils placent la nature au coeur de toutes leurs politiques sectorielles comme l’agriculture, l’énergie, le tourisme, le transport et les finances! Sans la biodiversité, tous les autres objectifs de développement ne pourront pas être atteints.

Source: Radio-Canada | Science

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