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Syrie : empêcher un bain de sang à Idlib

Colonne de civils fuyant l’avancée des troupes syriennes à Hazano, dans les environs d’Idlib, le 11 février. KHALIL ASHAWI / REUTERS

Editorial du « Monde ». Les tragédies humanitaires n’ont pas manqué pendant les neuf années de la guerre civile syrienne, mais celle qui est en cours autour de la ville d’Idlib, dernier bastion de la rébellion anti-Bachar Al-Assad, dans le nord-ouest du pays, est d’une ampleur jamais vue.

Trois millions de civils se trouvent pris en étau entre 20 000 combattants rebelles, principalement djihadistes, épaulés par la Turquie, et les forces gouvernementales aidées par des bombardements russes qui n’épargnent ni les hôpitaux, ni les écoles, ni les marchés, selon une méthode déjà éprouvée par Vladimir Poutine en Tchétchénie.

Depuis l’offensive lancée en décembre 2019, 700 000 personnes ont dû quitter les zones pilonnées, provoquant « le plus grand déplacement de la pire guerre de notre génération », selon le chef du Conseil norvégien pour les réfugiés, Jan Egeland.

Le temps des déplorations est passé : le régime de Bachar Al-Assad est en train d’achever le sanglant travail de reconquête de son territoire. Le cessez-le-feu conclu en septembre 2018 entre la Turquie et la Russie était censé desserrer la pression sur Idlib. En contrepartie d’une retenue russe et d’une suspension de l’offensive de Damas, Ankara se faisait fort de contraindre les djihadistes du mouvement Hayat Tahrir Al-Cham, une émanation d’Al-Qaida, à quitter la ligne de front. Ce que l’armée turque n’a pas pu ou pas voulu faire.

La reconquête par l’armée syrienne, mardi 11 février, des positions tenues par les rebelles sur l’autoroute stratégique M5 permet au régime de rouvrir l’axe stratégique Nord-Sud Damas-Alep. Mais la lenteur de l’avancée laisse entrevoir un terrible carnage si une escalade militaire finale destinée à écraser l’insurrection a lieu.

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Il n’existe pas de bonne solution

Entre d’une part Damas et Moscou, qui font peu de cas de la vie des civils qu’ils prétendent libérer des « terroristes » – l’appellation que le régime réserve à tous ses adversaires –, d’autre part la Turquie, parrain ambigu des insurgés, le pire est possible. A l’origine partenaires, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan apparaissent désormais comme de redoutables concurrents pour exercer leur influence dans une région où Américains et Européens ont perdu leur crédibilité.

Alors que la tension monte entre Ankara et Moscou, le risque est réel d’une confrontation directe turco-syrienne, voire turco-russe. La Turquie, qui accueille déjà 3,7 millions de réfugiés, redoute que l’assaut sur Idlib ne gonfle encore leur flux. Les civils tentent en effet de gagner la zone frontalière proche, que les Russes hésitent à bombarder, et qui est déjà saturée de déplacés.

Il n’existe pas de bonne solution pour Idlib. Mais la poursuite de l’offensive militaire prétendument « finale » représente assurément la pire pour tous les protagonistes. Non seulement elle précipiterait le déplacement forcé des populations vers la Turquie, au risque de déstabiliser des régions déjà sous tension, et inciterait Ankara à reprendre son chantage aux migrants vis-à-vis de l’Union européenne, mais elle provoquerait une dissémination des djihadistes et de leurs armes en Syrie mais aussi en Turquie.

La tragédie de la guerre civile syrienne, que les pays européens et les Etats-Unis ont échoué à enrayer faute d’une stratégie cohérente et conséquente à l’égard de la rébellion anti-Assad, a déjà causé la mort de près de 500 000 personnes et forcé à fuir des millions d’autres. Seul un véritable cessez-le-feu incluant l’ensemble des groupes rebelles, et dont toutes les parties engagées seraient les garantes, peut empêcher un ultime bain de sang aux conséquences incalculables.

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Le Monde

Source: International : Toute l’actualité sur Le Monde.fr.

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