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Querelle linguistique, héros disputé… pourquoi la Bulgarie entrave la marche vers l’Europe de la Macédoine du Nord ?

 

Changer de nom ne suffira pas. Après avoir soldé, en 2019, un vieux différend avec la Grèce, la petite République de Macédoine du Nord (2,12 millions d’habitants) fait face à la résurgence d’une autre querelle qui lui barre la route de l’Union européenne (UE). Cette fois, c’est la Bulgarie qui empêche le lancement des discussions d’adhésion. « Nous avons estimé que ce n’était pas le moment » de lancer ces négociations avec Skopje (la capitale), a ainsi déclaré, mardi 17 novembre, le secrétaire d’Etat allemand aux affaires européennes, Michael Roth – dont le pays préside les réunions ministérielles de l’UE jusqu’à la fin de l’année –, à l’issue d’une visioconférence avec ses homologues européens.

« La Bulgarie ne peut pas soutenir à cette étape un accord-cadre avec la République de Macédoine du Nord », a confirmé la ministre des affaires étrangères bulgare, Ekaterina Zaharieva. Or cet accord-cadre ne peut être adopté qu’à l’unanimité des vingt-sept pays membres de l’UE. Avant la réunion de mardi, le premier ministre de la Macédoine du Nord, Zoran Zaev, s’était dit préparé à une telle décision, ajoutant qu’il restait du temps avant la convocation, fin décembre, de la première conférence intergouvernementale visant à lancer les pourparlers. Mais pourquoi ce blocage ?

  • Une polémique sur l’histoire et la langue

Sofia ravive des litiges autour de questions linguistiques, historiques et identitaires qui empoisonnent la vie de la Macédoine du Nord depuis son indépendance, voici trois décennies. Le gouvernement bulgare de Boïko Borissov, auquel participe le parti nationaliste VMRO, a durci le ton dernièrement, reprochant à Skopje de rechigner à résoudre les différends historiques, et de présenter la Bulgarie (7 millions d’habitants) comme un ennemi dans les médias et les livres d’histoire.

Selon la Bulgarie, les Macédoniens sont des Bulgares

Aux yeux de la Bulgarie, les deux pays partagent une histoire commune jusqu’à la formation de la République de Macédoine au sein de la Yougoslavie après la seconde guerre mondiale : à ce titre, toujours selon la Bulgarie, les Macédoniens sont des Bulgares, persuadés à tort d’avoir une identité distincte par « un projet de construction ethnique » de l’ancienne Yougoslavie communiste. De même, le concept de langue macédonienne est erroné, soutient Sofia, pour qui il s’agit d’un dialecte bulgare.

Selon deux sondages récents de l’institut Alpha Research, l’opinion publique bulgare soutient cette position : 79 % d’entre eux estiment que Skopje, en ne reconnaissant pas les origines bulgares de la population macédonienne, se rend coupable de « manipulation des faits historiques » ; et 84 % sont défavorables à ce que la Bulgarie soutienne une adhésion de la Macédoine du Nord à l’UE avant d’arriver à un compromis sur l’interprétation de l’histoire.

  • Un héros disputé

Une commission bilatérale de spécialistes, installée en 2017 par le traité d’amitié alors signé entre les deux pays, tente de trouver des terrains d’entente et d’harmoniser les manuels scolaires. Mais selon Petar Todorov, historien macédonien qui en fait partie, les réunions ont tourné court en 2019 au sujet de Gotsé Deltchev (1872-1903), héros de l’ère ottomane. Né dans la Grèce actuelle, il enseigna au sein d’une école bulgare dans ce qui est aujourd’hui la République de Macédoine du Nord. Au tournant du XXe siècle, il est entré dans la postérité comme champion de la lutte contre les Ottomans. Les deux pays se disputent sa mémoire.

« C’est aux historiens de se pencher sur le sujet », déclare Nikola Dimitrov

Des deux côtés de la frontière, on trouve des statues et des universités à son nom, et même des villes. « Les gens ici sont catégoriques : Gotsé Deltchev est une personnalité historique bulgare », a déclaré à l’Agence France-Presse Elka Bojikova, directrice de lycée dans la ville homonyme de… Gotsé Deltchev, dans le sud-ouest de la Bulgarie. « C’est un fait que des héros du passé, comme Gotsé Deltchev, sont importants à la fois pour les Macédoniens et pour les Bulgares, a déclaré en septembre le vice-premier ministre nord-macédonien délégué aux affaires européennes, Nikola Dimitrov, cité par le site Balkan Insight. C’est aux historiens de se pencher sur le sujet, ne serait-ce que pour que chaque partie puisse appréhender le point de vue de l’autre. »

  • Un enjeu de politique intérieure

Et si le différend historique n’était qu’un leurre ? Pour Angelos Chryssogelos, chercheur associé au think tank Chatham House, cité par Euronews, « la plupart des exigences de Sofia envers la Macédoine du Nord concernent des questions brumeuses d’identité et d’histoire, et reflètent le besoin, pour le gouvernement bulgare, d’adopter une ferme position nationaliste pour des raisons de politique intérieure ».

Des analystes dénoncent une tactique familière dans les Balkans : le rappel de conflits historiques émotionnels pour gagner des points en amont d’élections, prévues l’année prochaine en Bulgarie. Or, depuis la mi-2020, des protestations massives contre la « dictature de la mafia » secouent le pays, le plus pauvre et le plus corrompu d’Europe, selon l’ONG Transparency International, et les appels à la démission de ses dirigeants se multiplient.

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  • Pas encore dans l’UE, mais déjà dans l’OTAN

La voie de l’UE s’était dégagée pour la République de Macédoine en janvier 2019, quand le pays avait fini par s’accorder avec la Grèce sur son nom – dans le cadre de l’accord de Prespa – en acceptant d’y ajouter « du Nord ». Pendant vingt-sept ans, la Grèce avait accusé son voisin d’abus historique en utilisant le nom de « Macédoine » qu’elle voulait réserver à sa province septentrionale. Athènes, membre de l’UE, avait fait blocus à tout rapprochement entre la Macédoine du Nord d’une part, et l’OTAN et Bruxelles d’autre part. Cette querelle pacifiée, le pays est effectivement devenu, le 27 mars, le trentième membre de l’Alliance atlantique.

La Bulgarie n’a pas manqué d’évoquer l’accord gréco-macédonien pour tordre le bras de son voisin. « Vous avez accepté de changer votre drapeau, de changer votre nom, remarquait en septembre Krassimir Karakachanov, le vice-premier ministre bulgare, cité par Euractiv. Mais vis-à-vis du pays qui [vous] a toujours aidé, vous pensez pouvoir vous comporter d’une manière incorrecte. »

Le Monde avec AFP et Reuters

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