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La vaccination obligatoire inocule la colère à certains Américains

Et puis soudain, la haine.

Lundi après-midi, la présence d’un journaliste portant le masque au milieu d’une manifestation contre la vaccination obligatoire au parc Fowley, dans le sud de Manhattan, est rapidement devenue un autre sujet de contestation.

« Enlevez ça tout de suite ! Personne ne porte de masque ici », a hurlé les yeux pleins de colère une septuagénaire élégamment habillée, sous le regard approbateur de son amie. « De quoi avez-vous peur ? » a lancé un homme sur un ton tout aussi agressif en appelant le reste de la foule à témoigner de la présence de l’intrus.

Autour, des dizaines de manifestants hurlaient contre la « dictature » et l’« autoritarisme », en faisant résonner les mots « libre » et « choix ». Un libre choix, pour eux, mais visiblement pas pour tous.

À l’appel de plusieurs syndicats d’infirmières, d’enseignants ou de pompiers, une petite poignée de citoyens s’était rassemblée en face d’un des bâtiments de la Cour fédérale de New York pour dénoncer la nouvelle politique de vaccination obligatoire — ou de test hebdomadaire obligatoire en cas de refus — annoncée la semaine dernière par Joe Biden. Cent millions d’Américains sont visés, dont les employés du gouvernement, les sous-traitants de l’État et le personnel des entreprises de 100 employés et plus.

« Ce n’est pas le pays dans lequel je veux vivre », a résumé Michael Kane, enseignant dans la ville et à la tête du mouvement Teachers for Choice, venu manifester. « C’est une mesure qui a été prise pour faire peur aux gens. On se fait vacciner depuis des mois, et les cas augmentent. Il y a donc un problème », a-t-il dit croire.

La fin du discours persuasif de la Maison-Blanche, qui prône désormais une approche plus contraignante pour élever le niveau de vaccination de la population des États-Unis, a déclenché un vent d’opposition qui ne cesse depuis quelques jours de s’intensifier chez les Américains opposés à cette protection contre la COVID-19 — mais aussi au sein du camp républicain, qui espère transformer cette colère en crise, pour mieux en profiter à l’approche des élections de mi-mandat en 2022.

En rang serré, 20 gouverneurs d’États républicains ont annoncé depuis vendredi leur intention de contester cette mesure devant les tribunaux et ont dénoncé au passage un geste politique qualifié d’autoritaire et « dépassant les bornes ». Parmi eux, Ron DeSantis, de la Floride, qui a d’ailleurs prévenu lundi les villes et les entreprises de son État que des amendes les attendaient si elles décidaient de mettre en application cette obligation de vaccination.

La Floride a adopté en janvier une loi qui interdit d’exiger une preuve vaccinale. « Si une agence gouvernementale décide d’imposer un vaccin comme condition d’emploi, cela enfreint la loi, et vous encourez une amende de 5000 $ pour chaque infraction », a déclaré le gouverneur, un proche de Donald Trump, lors d’une conférence de presse.

Hausse des cas

La pandémie de coronavirus connaît une résurgence en Floride depuis le milieu de l’été. Mi-août, le nombre quotidien de décès y a dépassé le record de l’été 2020, avec 244 victimes recensées en un jour à peine, contre 23 en moyenne en juin. Depuis le début de la pandémie, 46 000 personnes sont mortes de la COVID-19 en Floride. C’est 15 fois plus que le bilan des attentats du 11 Septembre, commémorés avec émotion samedi dernier à New York.

Mississippi, Floride, Caroline du Sud, Texas occupent désormais le sommet du palmarès des États où le taux de décès de la COVID-19 est le plus élevé, indiquent les dernières données du New York Times. Les gouverneurs et plusieurs élus républicains de ces États se sont prononcés dans les derniers jours contre la vaccination obligatoire, en plus de parfois mener des campagnes contre l’imposition du port du masque dans les lieux publics et les écoles.

« Il n’y a pas beaucoup de républicains prêts à soutenir cette politique de vaccination obligatoire, et cela tient de la myopie », dit le stratège politique républicain Gary Sasse, joint au Rhode Island. « La majorité des Américains estiment que nous devons utiliser tous les outils pour lutter contre le virus, plutôt que de nous monter les uns contre les autres. Cela devrait forcer les élus à trouver un meilleur discours pour exprimer leur préoccupation pour les droits individuels sans nuire à la santé publique. »

La semaine dernière, un homme de 73 ans de l’Alabama est mort d’une crise cardiaque au Mississippi après avoir été refoulé de 43 hôpitaux, dans trois États, où les services d’urgence étaient au maximum de leur capacité, a rapporté le réseau de radio public américain NPR. Les lits étaient occupés en très grande majorité par des patients non vaccinés souffrant de COVID-19.

Jeudi, la gouverneure de l’Alabama, Kay Ivey, en quête d’une réélection, a qualifié de « scandale » et de « mesure excessive » la politique de Joe Biden en précisant qu’il allait la contester devant les tribunaux.

Un enjeu politique

« Il y a beaucoup d’hypocrisie dans toute cette opposition », résume le comédien et metteur en scène Ray DeMattis, rencontré dimanche dans Central Park où il était venu lire le Book Reviews du New York Times. « On ne devrait pas laisser la politique prendre le dessus sur la science sur une question de santé publique aussi importante. Ces gens-là, qui sont tous des partisans de Donald Trump, mettent en péril la vie des gens pourquoi ? Pour se maintenir en poste et défendre des idéologies. C’est totalement extraordinaire. »

Cette opposition est généralement perçue comme une anomalie vue depuis New York où, lundi, 70 % des résidents de 12 ans et plus étaient doublement vaccinés, selon les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains. Contre 64 % à la grandeur du pays. Les nouvelles contaminations, hospitalisations et nouveaux décès y sont stables depuis deux semaines, alors qu’ils sont à la hausse dans le centre, sud et ouest du pays.

Le variant Delta est désormais la souche dominante aux États-Unis, et une vaccination de plus de 90 % est nécessaire pour y faire face, selon l’épidémiologiste canadien Peter Jüni, de l’Université de Toronto.

« La politique de Joe Biden est perçue comme une occasion par les républicains qui savent qu’en politique, comme au baseball, le directeur général est un héros seulement si l’équipe gagne », résume le stratège démocrate Robert Lehrman en entrevue au Devoir. « Si cette vaccination obligatoire réussit à faire baisser les chiffres, Biden va paraître comme un président prévenant et visionnaire, même chez les républicains. Dans le cas inverse, cela va l’affaiblir. »

Les récents sondages indiquent que le démocrate part dans cette nouvelle guerre avec l’appui de la population : 50 à 60 % est pour une vaccination obligatoire ; un tiers y est vertement opposé.

Dimanche, le médecin en chef du pays, Vivek Murthy, a soutenu la décision de la Maison-Blanche, la qualifiant de « mesure appropriée » pour retrouver une vie normale dans des environnements sécuritaires. Le Business Roundtable, groupe qui rassemble les chefs des plus grandes entreprises des États-Unis, dont Apple, Alphabet et Citigroup, a également salué la décision.

À l’inverse, un sondage mené par CNBC/Change Research au début du mois indique que, parmi les quelque 29 % d’Américains qui ne sont toujours pas vaccinés, 83 % indiquent qu’ils ne changeront pas d’avis. Obligation ou pas.

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo

Source: Monde / États-Unis – Le Devoir

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