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La cruauté du désert face à l’espoir d’une nouvelle vie

À la vue de l’arbre, sur le bord d’un chemin poussiéreux, le souvenir est remonté à la surface : celui du jeune Norberto, 19 ans, Mexicain originaire du Chiapas, que Stephen Saltonstall, bénévole pour Humane Borders, à Tucson en Arizona, a trouvé là, hébété un matin de 2016, lors de sa tournée de ravitaillement en eau des citernes disposées par l’organisme dans le désert de Sonora pour venir en aide aux migrants. Ceux qui cherchent à atteindre les États-Unis illégalement, à pied, par ce territoire aride, depuis la frontière mexicaine, quelques kilomètres plus au sud.

« Il était à bout de forces », se souvient le septuagénaire, un avocat de la côte est, activiste dans les mouvements de liberté civile, venu passer sa retraite sous un climat plus chaud. « Il avait passé la nuit à fuir, traqué par la patrouille frontalière, alors qu’il cherchait à rejoindre son frère en Alabama. Sans savoir où il était. Sans savoir où aller. C’est loin l’Alabama d’ici. Il nous a demandé de le conduire aux patrouilleurs pour se rendre. Ce que j’ai fait. Pour lui sauver la vie. Il n’aurait pas survécu une journée de plus dans ce désert. » Recueillir et faire entrer un immigrant illégal aux États-Unis est un crime passible de 10 ans d’emprisonnement pour un citoyen américain.

Cinq ans plus tard, la situation est loin d’avoir changé dans le sud du pays où le flux migratoire s’est même amplifié depuis l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, ouvertement déterminé à renverser les politiques migratoires de son prédécesseur.

Oui, il a conservé des niveaux faibles d’admission. Oui, il maintient les mêmes restrictions sur les pays admissibles aux demandes d’asile à la frontière avec le Mexique. Mais sa simple présence à Washington et son appel à faire du pays un « endroit sûr pour les réfugiés » a surtout redonné espoir à des milliers d’exilés, après la répression des années Trump, et incité beaucoup à s’engouffrer dans la porte entrouverte.

En mars dernier, plus de 170 000 immigrants illégaux, tentant de rentrer aux États-Unis par l’Arizona, le Texas, le Nouveau-Mexique, en contournant les postes-frontière, ont été arrêtés par les services frontaliers américains. C’est 70 000 de plus que le mois précédent et un record depuis 2006, mais c’est aussi une préoccupation quotidienne pour Stephen Saltonstall qui, derrière les statistiques, voit avant tout les conséquences de politiques anti-immigration « odieuses », dit-il, cultivées par le gouvernement précédent et les drames humains qui l’accompagnent.

« L’an dernier, 209 corps ont été retrouvés dans le désert, des migrants morts principalement de déshydratation », déplore-t-il devant une des stations de ravitaillement en eau qu’il vient tout juste de remplir alors que le soleil se lève, en ce petit matin d’avril, sur la vaste étendue de sable, d’arbustes et de buissons au nord du village de Sasabe, plus loin, près de la frontière. « La moyenne est de 150 par an, mais c’est loin d’être la réalité. Des centaines de corps restent introuvables sur ce territoire éloigné. Et après 10 jours, les charognards, puis les tempêtes de sable les ont fait disparaître ».

Les chemins du désespoir

Les 3000 kilomètres de mur séparant désormais les États-Unis du Mexique, tout comme les politiques d’exclusion, toujours appliquées, des demandeurs d’asile en provenance du Mexique et de certains pays d’Amérique centrale, qui sont renvoyés automatiquement de l’autre côté de la frontière, ont eu des conséquences humaines tragiques. Ils forcent les candidats à l’exil à passer en plus grand nombre par les déserts encore accessibles sans entraves depuis le Mexique, dans des coins de plus en plus reculés, comme la réserve naturelle de Buenos Aires au sud de Tucson.

Il y a quelques années, on a dû installer des cadenas sur les bouchons des barils, parce que ces milices y mettaient de l’essence ou de l’huile à moteur pour contaminer l’eau.

 

Depuis 1990, les restes humains de 3356 personnes — des hommes de 20 à 49 ans, originaires des pays exclus des demandes d’asile, pour la plupart — ont été retrouvés dans le désert de l’Arizona, indique l’Institut sur les migrations binationales de l’Université de l’Arizona dans un rapport publié le 19 avril et qui sonne l’alarme sur la croissance inquiétante de ces décès depuis deux décennies.

« On est dans un environnement grandiose et horrible en même temps », résume, au milieu du désert, Tracey Ristow, la jeune cinquantaine, qui accompagne Stephen Saltonstall sans sa tournée.

« Les migrants sont livrés à eux-mêmes par des passeurs qui leur disent qu’une journée va être suffisante pour se rendre à Tucson, dit-elle. Mais c’est plutôt 3 à 5 jours qu’il leur faut et ils n’ont jamais assez d’eau ni de nourriture pour faire le voyage ».

Les traces d’une tragédie

Sur la route de l’eau, le long des sentiers qui conduisent aux barils de Humane Borders, la tragédie se raconte rarement par la rencontre avec des migrants, cachés durant le jour en attendant de reprendre leur course la nuit, mais par les traces qu’ils laissent sur leur passage. Ici, avec un galon de plastique noir servant à transporter l’eau nécessaire au voyage, là, avec des bouteilles de boisson électrolytes pour combattre la déshydratation, une conserve de thon étiquetée en espagnol, des chaussures de mauvaise qualité détruites par de trop longues heures de marche, des sacs à dos abandonnés à la hâte pour fuir les patrouilleurs ou les milices anti-migrants qui sévissent également dans le coin en toute impunité.

« Il y a quelques années, on a dû installer des cadenas sur les bouchons des barils, explique Stephen Saltonstall, parce que ces milices y mettaient de l’essence ou de l’huile à moteur pour contaminer l’eau. »

Le matin s’est installé dans le sud de l’Arizona où le mercure vient de passer au-dessus des 35 degrés et où la tournée de remplissage de sept stations d’eau tire à sa fin. « C’est important pour nous de venir chaque semaine remplir les barils, dit Tracey Ristow à l’ombre d’un arbre, près d’une rivière asséchée. Sur d’autres routes, plus éloignées, nous y allons une fois par mois. Mais il faut être là. Pour s’assurer que les migrants ne continuent pas à mourir de soif sur le chemin de l’exil. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est ce qu’on peut faire à notre petite échelle », ajoute-t-elle, consciente que dans le grand tourment sur l’immigration et l’asile dans son pays, son engagement n’est finalement rien de plus qu’une goutte d’eau dans le désert.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo

  Source: Monde / États-Unis – Le Devoir

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