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En Arizona, les républicains jettent de l’huile sur le feu de la polarisation

Comme le kérosène pour faire décoller les avions, le mensonge est devenu un très bon carburant pour donner des ailes à la polarisation. À preuve : la semaine dernière, aux États-Unis, des milliers d’Américains se sont déchaînés sur les réseaux sociaux pour dénoncer l’odieux d’une prétendue politique du gouvernement Biden visant à réduire de 90 % la consommation de bœuf pour baisser de moitié la production de gaz à effet de serre.

L’indignation des mangeurs de burgers et des adeptes du barbecue, nombreux dans ce pays, était facile à prévoir. Même si cette mesure n’a jamais, au grand jamais, été envisagée par Washington dans son plan de lutte contre les changements climatiques.

 

Oui, une étude scientifique de l’University of Michigan et de la Tulane University a bel et bien établi, le 30 avril 2020, ce lien statistique lié à la baisse de la consommation de viande rouge. Mais, non, les démocrates n’ont jamais exprimé une quelconque intention d’interdire la consommation de bœuf, comme l’ont affirmé plusieurs dans les chambres d’écho numériques de la colère ordinaire. En contradiction avec les faits. Une nouvelle fois.

Indigner pour polariser et ainsi mieux régner. La mécanique, amplifiée par les réseaux sociaux, n’est pas nouvelle. Et c’est celle qu’ont décidé d’exploiter à nouveau les républicains de l’Arizona, il y a quelques jours, en relançant, dans la controverse, une nouvelle vérification judiciaire du vote dans le comté de Maricopa, le plus populeux de l’Arizona. C’est celui qui englobe la grande région de Phoenix. À lui seul, ce comté représente quelque 2,1 millions des 3,3 millions de bulletins de vote déposés dans cet État en novembre dernier. Joe Biden a remporté l’Arizona contre Donald Trump par une mince avance de 10 000 voix.

Le passage de l’Arizona, terre républicaine de longue date, dans le camp démocrate est venu alimenter les accusations de trucage des élections lancées par Donald Trump. Théorie du complot que les républicains de l’État cherchent à maintenir toujours en vie avec cette vérification.

« Nous sommes devant un geste désespéré, résume en entrevue le militant politique Eddie Espinoza, qui s’exprime régulièrement dans les pages de l’Arizona Daily Star de Tucson. La légitimité du résultat du vote en Arizona a été reconnue par les instances électorales et les tribunaux de l’État. Ce qui a fait pencher la balance, c’est la mobilisation du vote latino et du vote afro-américain contre Trump et le changement démographique. » L’Arizona rajeunit et se libéralise sous l’effet d’une immigration en provenance de la Californie et de grandes villes du Midwest américain attirée par le climat de l’endroit. « Mais les républicains ne veulent visiblement pas lâcher le morceau ici, pour conforter leur base », ajoute-t-il.

 

Vendredi, un sondage de CNN a révélé que 30 % des Américains sont persuadés, cinq mois après le scrutin présidentiel, que l’élection de Joe Biden a été frauduleuse. En comparaison, ils ne sont plus que 10 % à ne pas croire que des hommes ont marché sur la Lune en 1969. Cette croyance en des élections truquées est partagée par… 70 % des électeurs républicains, indique le coup de sonde lancé entre le 21 et 26 avril dernier.

Facteur stratégique

Que cette vérification du vote, plus de 100 jours après l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, se produise en Arizona n’est pas un hasard pour Eddie Espinoza, qui souligne le radicalisme fantasque des républicains dans son État. « Le parti est dirigé par Kelli Ward, qui fait la promotion de toutes les théories du complot ayant contribué à l’ascension de Trump », dit-il.

Le leadership de Ward, une médecin de famille, a également été fortement contesté par les membres du parti en février dernier. Ils ont réclamé sa démission, l’accusant de ne pas en avoir fait assez pour protéger l’Arizona de la fraude électorale inventée.

« Les élus républicains doivent faire deux choses en ce moment pour s’en sortir, estime le stratège démocrate Robert Lehrman en entrevue au Devoir. Premièrement, ils doivent apaiser un Donald Trump toujours puissant pour éviter qu’il ne soutienne un autre candidat dans leurs courses à la réélection. Deuxièmement, ils doivent lui donner l’illusion qu’ils lui sont toujours fidèles », ce que la vérification du vote en Arizona contribue à faire, selon lui. La polarisation est aussi une bonne source de mobilisation.

Le parti est dirigé par Kelli Ward, qui fait la promotion de toutes les théories du complot ayant contribué à l’ascension de Trump

La semaine dernière, par voie de communiqué, l’ex-président a d’ailleurs salué la démarche des sénateurs républicains de l’Arizona qui ont déclenché cet « audit ». Il a vilipendé au passage « le Parti démocrate radical de gauche » pour son opposition à cette vérification. « Ils n’en veulent pas parce qu’ils savent qu’ils ont perdu l’Arizona, comme d’autres scrutins frauduleux dans d’autres États », a-t-il dit.

2022 dans le viseur

En 2022, les républicains de l’Arizona vont faire face au renouvellement des sièges de sénateur, de gouverneur, de procureur général, de secrétaire d’État, de trésorier, de directeur de l’éducation publique, et ce, dans un État où l’électorat lui est de moins en moins favorable.

« Entretenir le grand mensonge de la fraude électorale, c’est leur ultime recours pour se maintenir au pouvoir, dit Eddie Espinoza. Ça et le changement de loi en cours dans l’État pour réduire le droit de vote des minorités, qui se sont exprimées en grande majorité pour les démocrates aux dernières élections. »

La vérification judiciaire du vote en Arizona devrait prendre « plusieurs semaines », sans date précise pour son achèvement. Elle a été qualifiée de « grotesque » dimanche par la républicaine Cindy McCain, la veuve de John McCain, charismatique politicien de l’État. Lundi, la républicaine Liz Cheney, numéro 3 du parti, a également affirmé que ces accusations non fondées de fraude électorale « empoisonnaient [le] système démocratique ».

L’audit survient alors que, vendredi dernier, le média ultraconservateur Newsmax, un des grands promoteurs du complot de la fraude électorale, s’est officiellement excusé pour avoir fait la promotion « d’accusations non fondées » indiquant qu’un employé du Dominion Voting Systems avait organisé un trucage du vote par l’entremise des machines à voter conçues par la compagnie dans plusieurs États. Cette théorie du complot a aussi été défendue par Rudolph Giuliani, avocat personnel de Donald Trump, au lendemain de la présidentielle, qui est également poursuivi par la compagnie pour diffamation.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.

 

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Source: Monde / États-Unis – Le Devoir

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