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Donald Trump est-il vraiment le seul des 6 derniers présidents des Etats-Unis à ne pas avoir déclenché de guerre ?

L’image est parlante. Elle cherche à opposer le bilan des « présidents américains et leurs guerres », de Ronald Reagan à Donald Trump. Partagé en nombre sur les réseaux sociaux en marge de l’élection présidentielle américaine remportée par Joe Biden, victoire que Trump refuse toujours d’admettre, le visuel suggère que le président défait est le seul à ne pas avoir déclenché de guerre ou d’opération militaire depuis près de quarante ans.

 

Donald Trump, homme de paix ? Romain Huret, historien des Etats-Unis, et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess) de Paris, et Bruno Cabanes, titulaire de la chaire d’histoire de la guerre à l’université d’Etat de l’Ohio (Columbus), nuancent ce portrait et reviennent sur le bilan diplomatique du 45e président des Etats-Unis.

Peut-on affirmer, comme le fait cette publication, que Donald Trump n’a jamais déclenché de guerre ?

Romain Huret : Donald Trump n’a pas déclenché de guerre au sens premier du terme. Il a hérité de tellement de conflits qu’il n’avait pas à en déclencher. Or, il a aiguisé de fortes tensions diplomatiques dans certaines régions, et n’a pas hésité à utiliser la manière forte lorsqu’il a fallu conduire des bombardements en Syrie. Le président élu étant le chef de l’armée des Etats-Unis, Trump est le dépositaire des guerres passées, et donc des conflits actuels.

Si l’image est quelque peu malhonnête, elle n’en demeure pas moins intéressante. Elle montre bien la stratégie de sécurité nationale que l’Amérique a mise en place après la seconde guerre mondiale, à savoir que le pays doit pouvoir intervenir sur l’ensemble des terrains d’opération du monde. Mais ce qu’on ne voit pas ici, c’est que depuis Barack Obama le pays a bien compris qu’il ne pouvait plus mener cette diplomatie militaire : le prix à payer est trop élevé humainement et économiquement. L’Amérique n’a plus les moyens de ses ambitions impériales, et doit trouver les moyens de faire de la diplomatie autrement.

Bruno Cabanes : Le fait de déclencher une guerre ou pas constitue un critère relativement flou et contestable : un président peut hériter d’un conflit engagé par l’un de ses prédécesseurs et le poursuivre. Il peut aussi affaiblir fortement les relations avec des pays alliés ou mettre en danger la stabilité mondiale sans pour autant s’engager dans un nouveau conflit. Sa posture de « président de paix », qu’il a lui même mise en avant, repose sur l’illusion que les talents de deal-maker de Trump se substitueraient au bellicisme de ses prédécesseurs. En réalité, le budget de la défense n’a cessé d’augmenter, passant de 611 milliards de dollars en 2016 à 738 milliards en 2020. Et si les Etats-Unis ne sont plus considérés comme les « gendarmes du monde », ils sont de plus en plus vus comme une source d’instabilité.

Quel bilan après quatre années de diplomatie trumpiste ?

B. C. : Il y a quelques succès engrangés (l’accord entre Israël, les Emirats arabes unis et Bahreïn, en septembre 2020), mais surtout une détérioration des relations avec les pays alliés, des coups de menton à l’égard de la Chine, une complaisance pour la Russie, une impasse diplomatique dans les relations avec l’Iran, une politique déséquilibrée et potentiellement dangereuse au Proche-Orient. Avec les discours volontiers transgressifs de Trump, son goût pour les initiatives personnelles préférées aux canaux diplomatiques traditionnels, et son hostilité ouverte pour toute forme de multilatéralisme, il n’est pas certain que le monde soit plus sûr en 2020 qu’en 2016, y compris pour les intérêts de la population américaine.

Les président Donald Trump et Vladimir Poutine, le 28 juin 2019, lors du sommet du G20, à Oska (Japon).
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Trump a-t-il mené une politique isolationniste, comme le présageait son slogan de campagne « America First » ?

B. C. : « America First » passait par plusieurs évolutions majeures de la politique étrangère américaine, comme l’abandon de l’accord nucléaire avec l’Iran, la réévaluation des relations des Etats-Unis avec l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique Nord], et le retour des troupes américaines enlisées dans des guerres sans fin. Quatre ans plus tard, le bilan est nuancé, comme sur l’Iran, où Washington n’est pas parvenu à obtenir un changement d’attitude de Téhéran. Plutôt qu’une diplomatie cohérente, on a assisté à une politique brouillonne, souvent ignorante de l’histoire diplomatique des Etats-Unis avec leurs principaux alliés.

De plus, le retrait des troupes d’Afghanistan et de Syrie est loin d’être terminé. Au début de son mandat, Trump a sensiblement augmenté le nombre de personnels sur ces terrains de guerre. Par la suite, il a retiré des milliers d’hommes de Syrie, d’Afghanistan et d’Irak, mais il en a déployé des milliers d’autres dans le golfe Persique pour faire face aux menaces de guerre contre l’Iran et accru sensiblement l’importance des bases militaires américaines au Qatar et à Bahrein.

R. H. : Trump a mis en place une politique isolationniste en disant qu’il allait se retirer brutalement d’un certain nombre de terrains violents dans le monde. Il a demandé aux Européens de financer les guerres, en ordonnant notamment à l’OTAN de payer pour leur défense. Les Américains ont pris l’essentiel des opérations en Irak ou Afghanistan sans demander de l’argent à leurs alliés européens. Pour Trump, cela a toujours constitué un très mauvais deal négocié par ses prédécesseurs.

Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong-un, le 30 juin 2019.

Mais sa politique isolationniste, telle qu’il l’évoquait pendant sa campagne n’a pas vraiment été mise en place. D’abord, parce qu’un retour rapide des troupes est trop dangereux pour la sécurité nationale. Les experts militaires s’accordent à dire que la situation risque d’être chaotique en cas de départ de l’Irak et de l’Afghanistan. Et puis, parce que, finalement, Donald Trump a été un président interventionniste. Il a fait de la politique étrangère autrement que par l’armée. Mais il est intervenu avec des frappes en Syrie, a menacé publiquement la Corée du Nord, a mené une guerre commerciale avec la Chine. Ce n’est pas un président qui a négligé les affaires du monde, bien au contraire.

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Quels rapports le président sortant a-t-il entretenus avec le monde militaire ?

R. H. : L’appareil d’état militaire est très hostile à Trump, et vice-versa. Les très hauts gradés trouvent qu’il est erratique, qu’il veut aller trop vite, et que cela met en danger l’appareil sécuritaire américain. Quand, à l’été 2020, il avait été épinglé dans la presse américaine pour ses propos méprisants envers les anciens combattants, Trump avait démenti et accusé les généraux américains de vouloir sa peau.

De manière générale, Trump n’a jamais aimé la guerre et l’armée. Il a toujours mis l’accent sur le fait qu’il n’est pas un militaire. Ce n’est pas son monde. Il demeure un homme d’affaires qui pense qu’on peut régler les problèmes autrement que par la guerre. Pendant son mandat, il a ainsi beaucoup joué de sa capacité de négociateur. Il a été élu en 2016 pour ça, assurant qu’il serait capable d’obtenir la paix dans le monde grâce à son expérience de négociateur acquise dans le monde des affaires. C’est pour cela qu’il a autant mis en scène son plan de paix avec Israël.

Le président américain, Donald Trump, avec le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahiou, lors de la cérémonie de signature des Accords d’Abraham, sur la pelouse sud de la Maison Blanche, à Washington, le 25 septembre 2020.
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En quoi la diplomatie américaine a-t-elle véritablement changé sous l’ère Trump ?

B. C. : Le désengagement des accords multilatéraux, comme l’accord de Paris sur le climat, et la détérioration des relations avec ses alliés européens, sont emblématiques. Ils marquent une rupture, car ils ont affaibli la position des Etats-Unis dans le monde plutôt qu’ils ne l’ont renforcée. Les alliés des Etats-Unis ont appris à se passer d’eux ; leurs ennemis ne les craignent pas plus pour autant : lorsqu’il se pose en unique décideur des grandes orientations de la politique étrangère de son pays, Donald Trump apparaît souvent comme une sorte d’autocrate faible, incohérent et velléitaire, incapable de comprendre les responsabilités de la fonction qu’il occupe.

R. H. : La diplomatie a énormément changé. Elle est devenue complètement unilatérale. Tous les partenaires internationaux disent que Trump est ingérable, et incapable de savoir ce qu’il va faire d’un jour à l’autre : il peut promettre l’isolationnisme en décembre et bombarder la Syrie en janvier. Les choses sont difficiles à suivre. Malgré tout, il a toujours gardé à l’esprit l’idée de faire de la diplomatie autrement, et assumé d’être un président moins « va-t-en-guerre » que certains de ses prédécesseurs.

Trump a également bien compris que les Etats-Unis ne pouvaient plus se permettre d’être le « gendarme du monde ». La guerre coûte cher, le monde est tellement instable que le pays ne pourra plus intervenir régulièrement, comme dans le passé. Il y a d’autres moyens de faire la guerre, comme mener des guerres technologiques à distance. Finalement, il rejoint Obama là-dessus. Et le prochain président, Joe Biden, sera très probablement dans une ligne assez similaire.

Source: International : Toute l’actualité sur Le Monde.fr.

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