Environnement

Comment « Le Monde » traque et réduit l’empreinte carbone de ses vidéos

Dès les premières étapes de la conception de Plan B, notre série hebdomadaire sur l’environnement, une question a émergé au sein de l’équipe vidéo du Monde : comment aborder, filmer et expliquer les grands enjeux environnementaux, sans porter nous-mêmes une exigence écoresponsable ? Quelle crédibilité aurions-nous à parler de la crise climatique en prenant l’avion une fois par semaine pour le faire ? En somme, comment prétendre engager avec nos lecteurs une discussion de qualité, et de confiance, sur le climat sans nous montrer à la hauteur de notre propre responsabilité ?

Cette question s’est transformée en défi. Elle a conduit l’équipe vidéo du Monde à modifier certaines méthodes de travail, comme limiter ses déplacements en avion, et à concevoir une solution de suivi de son empreinte carbone.

Un premier outil, simple, rudimentaire, rapidement pris en main par la quinzaine de journalistes de l’équipe. Un outil appelé à être complété, critiqué et enrichi par l’expérience des confrères et lecteurs qui s’en empareront. Une initiative inédite en France, et qui ne semble pas avoir d’équivalent à l’étranger.

Un outil pour évaluer notre empreinte carbone

Ce document qui, faut-il insister, est perfectible, réunit en un même lieu l’ensemble des émissions carbone (en équivalent carbone) de nos déplacements professionnels. D’un aller-retour Paris-Cayenne aux trajets de quelques stations de métro : la totalité des moyens de transport utilisés par nos journalistes vidéo en reportage est ici.

Le document dans son ensemble.
Le document dans son ensemble.
Gros plan sur les premières lignes du document.
Gros plan sur les premières lignes du document.

Avion, TER, taxi… chaque moyen de transport est indiqué dans une colonne spécifique, ainsi que l’empreinte carbone de chaque kilomètre effectué avec lui. Des chiffres obtenus auprès de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), sur les sites officiels des transporteurs (en cas de voyage sur un tronçon allemand du Thalys, par exemple) ou sur des sites spécialisés, dans le cas du bateau d’une ONG.

Nous avons affiné ce bilan en y ajoutant l’empreinte carbone générée lors du tournage, sur le terrain, et lors du montage des vidéos, dans notre rédaction à Paris. Pour le tournage, en plus des transports donc, nous avons calculé la consommation électrique d’un appareil photo Sony A7 III, l’appareil le plus gourmand de notre parc (16,4 Wh), par tranches de huit heures de travail. Côté montage, nous avons inscrit la consommation d’un iMac Retina 27 pouces de 2019, à pleine puissance (262 Wh), par tranches de huit heures de travail également.

Les lignes sur les émissions liées au tournage et au montage vidéo.
Les lignes sur les émissions liées au tournage et au montage vidéo.

Cet outil mérite d’être enrichi. En y ajoutant la consommation électrique de multiples appareils moins gourmands : souris sans-fil, smartphone, disque dur externe, etc. On pourrait également préciser la consommation liée à l’utilisation de serveurs informatiques, par le journaliste, mais surtout par les milliers (millions) d’internautes qui regardent nos vidéos. Une empreinte carbone encore difficile à évaluer, tant elle dépend du réseau, de l’appareil utilisé et du lieu de visionnage.

Il suffit désormais à nos journalistes de retour du terrain d’inscrire dans le document les distances qu’ils ont parcourues, le type de transport utilisé et le nombre de jours de tournage et de montage qu’ils ont effectués. Le document calcule ensuite automatiquement le bilan carbone du reportage, en kilogrammes d’équivalent carbone.

Quel résultat ? D’abord, une confirmation : le moindre vol plombe définitivement tout effort réalisé par ailleurs. A eux seuls, les deux trajets par avion effectués pour des reportages en Guyane et à Madagascar constituent 95,4 % de l’empreinte carbone totale de la série Plan B, alors qu’ils ne représentent que 19 % des vidéos réalisées.

La voiture alourdit aussi le bilan : 60 km en voiture entre Morlaix et Brest se sont révélés six fois plus émetteurs de carbone que le trajet Paris-Morlaix aller-retour de 1 000 km en TGV.

Ainsi, les vingt-cinq reportages vidéo réalisés entre le début de septembre 2019 et février 2020 ont émis environ 16,6 tonnes d’équivalent carbone. A titre de comparaison, un Français émet, en moyenne, 9 tonnes de CO2 par an, quatre fois plus que conseillé par l’Ademe.

De nouvelles règles de sobriété environnementale

En accompagnant une prise de conscience de notre empreinte carbone, ce calculateur nous a surtout invités à fixer plusieurs règles de sobriété :

  • nous ne prenons jamais l’avion pour des reportages en métropole, ou en pays frontalier (Monaco, sud de l’Allemagne, région toulousaine, etc.) ;
  • nous privilégions systématiquement des nuits d’hôtel sur place à un aller-retour dans la journée qui nécessiterait de prendre l’avion ;
  • en Ile-de-France, nous ne nous déplaçons qu’en transports en commun ;
  • quand un reportage nécessite de prendre l’avion, nous étendons le nombre de jours sur place pour y réaliser au moins deux reportages (trois sujets réalisés en Guyane, deux à Madagascar).

Enfin, pour faire œuvre de transparence et encourager la discussion avec nos lecteurs, le bilan carbone de chaque reportage est désormais indiqué dans le générique de fin de nos vidéos (voir ci-dessous à 6 min 34)…

Et discuté dans certains commentaires sous les vidéos :

Ce calculateur est une première étape. N’hésitez pas à nous en proposer l’amélioration, nous lirons vos remarques et suggestions avec intérêt. Surtout, prenez-le en main vous-mêmes, essayez-le. En voici une version librement réutilisable.

Source: Le monde

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