Actualités

Le point de bascule

« En 1981, on avait fait croire à certains que s’il y avait des ministres communistes dans le gouvernement de François Mitterrand, les chars russes défileraient à Paris. C’est pareil pour le “front républicain”. Qui peut croire que si Marine Le Pen est élue présidente, la République sera menacée ? Les gens n’y croient plus ! »

À deux semaines des élections régionales, Thierry Mariani, lui, veut croire à ses chances de devenir président de la région et de faire ainsi basculer la Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) dans l’escarcelle du Rassemblement national (RN). De passage à Nice, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy est venu y présenter son programme sur la sécurité. Celui que tous les sondages donnent gagnant le 27 juin prochain a transformé cette campagne régionale en événement national. La plupart des observateurs veulent y voir une répétition générale de la présidentielle qui aura lieu dans moins d’un an.

Le scrutin sera notamment l’occasion de tester ce fameux « cordon sanitaire » établi autour du Front national (FN) il y a 40 ans. Entouré de sa jeune garde issue du Rassemblement national, le vieux routier qu’est Thierry Mariani n’y croit plus. « On est aujourd’hui en 2021 et les choses ont changé, confie-t-il au Devoir. Mitterrand, Chirac et Jean-Marie Le Pen ne sont plus là et le RN n’a plus rien à voir avec le FN. Marine Le Pen n’a jamais été condamnée comme son père pour diffamation ou racisme. On a changé d’époque. »

Derrière la carte postale

Il faut dire qu’en PACA, les thèmes de prédilection du RN comme la sécurité et l’immigration arrivent en tête des préoccupations des électeurs, loin devant le chômage et l’épidémie. « Sur toute une série de sujets comme la sécurité, la justice, l’immigration, le communautarisme et l’intégration, 70 % des Français sont d’accord, dit Thierry Mariani. Ce qui empêche certains de franchir le pas, c’est le barrage médiatique qui fait qu’immédiatement vous êtes montré du doigt. La classe médiatique française est loin d’être le reflet des classes populaires. »

Il aura fallu l’effroyable attentat du 14 juillet 2016 qui a fait 86 morts et celui de la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption qui en avait fait trois en 2020 pour découvrir que « Nissa la bella » n’était pas que ce lieu d’un tourisme de luxe qui avait attiré les Russes et les Anglais dès le début du XXe siècle. « Ici, le fossé est grand entre la promenade des Anglais et des quartiers peuplés d’immigrants comme L’Ariane et Les Moulins touchés par le trafic de drogue et les affrontements interethniques », dit l’historien de l’Université de Nice Yvan Gastaut. Avant la pandémie, le nombre des nuisances dans les trains de la région avait augmenté de 59 % en 2019. Les atteintes aux personnes à elles seules avaient progressé de 40 %, dont 92 agressions sexuelles (+62 %).

Derrière les palmiers de la promenade des Anglais et le mythique hôtel Negresco qui vient de rouvrir, la cinquième ville de France dissimule un taux de pauvreté de 21 %, six points au-dessus de la moyenne nationale. Dans le quartier de L’Ariane, à l’est, des policiers ont récemment été pris à partie par une cinquantaine de jeunes lors d’une interpellation. L’an dernier, des fusillades sont survenues dans le quartier des Moulins, plus à l’ouest. Quant à la banlieue des Liserons, objet d’un trafic de drogue endémique, elle a été le théâtre de règlements de comptes entre Tchétchènes, Maghrébins et Cap-Verdiens.

Le candidat local, Philippe Vardon, aujourd’hui directeur de campagne de Thierry Mariani, avait alors réclamé l’expulsion des criminels étrangers. Ce diplômé en sciences politiques né dans le quartier pauvre des Moulins est issu d’une droite plus dure, dite « identitaire », que Mariani a ironiquement comparée aux anciens trotskistes qui furent nombreux dans les années quatre-vingt à se rallier à Mitterrand.

« Nice n’est pas un coupe-gorge, mais la ville a de véritables ghettos ethniques désertés par les Français avec les problèmes qui viennent avec », dit Stéphanie Gasiglia, journaliste à Nice Matin. « Le radicalisme de certaines mosquées de Nice n’a rien à envier à celles de Marseille, ajoute Yvan Gastaut. La ville peut rapidement basculer dans une violence inouïe ». Les rixes avec la police et les violences touchent toutes les villes du Sud comme en témoignent les nuits d’émeutes qui ont éclaté il y a un mois à 75 kilomètres de là, à Fréjus. Le maire de Nice, Christian Estrosi, a d’ailleurs toujours été un partisan de la méthode forte. Depuis son élection en 2008, cet ancien champion de France de moto a été le premier maire du pays à se doter d’une police municipale. Depuis quelques années, il a littéralement quadrillé la ville de plus de 3500 caméras de surveillance.

La droite éclatée

Mais rien ne va plus depuis que la région, qui vote à droite depuis la Libération, est déchirée par une guerre fratricide qui est en train de fracturer la droite traditionnelle (Les Républicains [LR]). Elle oppose le maire Christian Estrosi, auquel on prête des ambitions ministérielles dans le gouvernement d’Emmanuel Macron, à son ancien adjoint Éric Ciotti, député des Alpes-Maritimes. Lorsque le mois dernier, l’adversaire de Thierry Mariani, le candidat LR à la présidence de la région Renaud Muselier, soutenu par Estrosi, a intégré des membres de la majorité présidentielle (LREM) sur sa liste, la fédération LR des Alpes-Maritimes lui a carrément retiré son soutien. En cas de second tour entre Mariani (RN) et Muselier (LR), Ciotti a déclaré qu’il ne voterait pas pour Muselier.

Alors pour qui ? « C’est toute la question », dit Stéphanie Gasiglia. « Quand j’écoute Éric Ciotti, Nadine Morano et Guillaume Peltier [tous encartés chez LR], je pourrais signer leurs textes » dit Thierry Mariani. Mais, Ciotti franchira-t-il le pas ? En sous-main probablement, nous ont confié la plupart des personnes que nous avons rencontrées. Mais de là à l’officialiser, c’est une autre histoire. En 1981, le candidat de droite Jacques Chirac n’avait-il pas invité discrètement ses militants à voter Mitterrand, contre Giscard ? Avec pour résultat l’élection des socialistes.

« En PACA, le RN n’a cessé de gagner du terrain, explique le politologue niçois Gilles Ivaldi. Le rapport de force lui est de plus en plus favorable. » Déjà en 2015, la candidate FN, Marion Maréchal, était arrivée en tête avec 40,6 % des voix au premier tour. Il avait fallu le désistement in extremis des socialistes pour l’empêcher de l’emporter. Cette année, non seulement Thierry Mariani est-il plus rassembleur que la nièce de Jean-Marie Le Pen, mais la tête de liste de la gauche, Jean-Laurent Félizia, jure qu’un tel retrait « n’est pas à l’ordre du jour ». Même en cas de désistement comme l’avait fait François Hollande en 2015, une grande partie des électeurs de gauche risquent de ne pas aller voter, indiquent les enquêtes d’opinion.

« Il n’est pas certain que la gauche soit encline à se désister à nouveau, dit Gilles Ivaldi. En réalité, le “front républicain” fait peut-être barrage au RN, mais il nourrit l’idée d’une collusion des élites. La stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen fonctionne. De plus, les élections régionales sont un bon endroit pour envoyer un message au gouvernement. Or, depuis les gilets jaunes, la colère est très forte en France. »

Coup de tonnerre

Si les dirigeants de LR maintiennent leur discours officiel, à la base, ça rue dans les brancards. La semaine dernière, le sénateur LR Henri Leroy n’a pas hésité à déclarer qu’il « avait beaucoup d’estime pour Thierry Mariani ». Le FN travaille la région depuis plus de 25 ans. Il ne serait pas étonnant qu’elle bascule cette fois-ci, pense Yvan Gastaut. « Cela n’aurait pas beaucoup de conséquences sur le plan local. Mais ce serait très symbolique. Cela voudrait dire que le cordon sanitaire a sauté. »

Adjoint au maire de Nice et militant de la droite depuis ses 18 ans, Pierre-Paul Léonelli porte un regard nostalgique sur le délabrement de son parti. « Le parti de Macron a un leader mais aucun ancrage local. Chez LR, nous avons un parti encore bien ancré, mais pas de leader. Je crois bien qu’aux prochaines présidentielles, nous allons devoir passer notre tour. Je ne vois pas comment nous pourrions faire autrement. »

L’élection de Mariani est loin d’être exclue, dit Stéphanie Gasiglia. « Ce serait un coup de tonnerre national qui aurait évidemment une influence sur l’élection présidentielle. »

Source: Monde / Europe – Le Devoir

Tags

Ajouter un commentaire

Click here to post a comment

%d blogueueurs aiment cette page :