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Des restrictions sanitaires abandonnées trop vite en Angleterre?

Trop rapide et trop dangereux. L’Angleterre ayant mis fin lundi à l’ensemble des restrictions visant à contrôler la pandémie de COVID-19 sur son territoire, plus d’un millier de scientifiques à travers le monde s’inquiètent des conséquences de ce déconfinement, hâtif selon eux, sur la santé des Britanniques comme sur celle du reste de l’humanité.

Dans une lettre publiée dans The Lancet, ils estiment que le trop faible niveau de vaccination complète dans le pays, couplé à la domination du variant Delta, plus contagieux, sur le territoire, met en péril le contrôle de la propagation de la maladie, particulièrement aux dépens des personnes non vaccinées et des plus jeunes.

Les signataires de cet appel à la raison soutenu par 1200 scientifiques internationaux sonnent l’alarme également sur la nature politique, plutôt que scientifiquement éclairée, de la décision.Elle risque de faire apparaître une souche du coronavirus résistante aux vaccins, craignent-ils. Un scénario catastrophe, d’autant plus que la position stratégique de l’Angleterre, au croisement de relations entre des dizaines de pays, risquerait d’en faciliter la propagation.

« Le lien entre les infections et la mortalité a peut-être été affaibli, mais il n’a pas été rompu », écrivent-ils dans les pages du journal scientifique, tout en prévenant qu’une hausse de la mortalité reste à prévoir, dans ce contexte de déconfinement, tant chez « les malades aigus » que chez ceux qui ont développé « une forme longue de la maladie ». « Nous pensons que le gouvernement se lance dans une expérience dangereuse et contraire à l’éthique », ajoutent-ils.

« Nous sommes face à une décision qui fait abstraction de l’épidémiologie du variant Delta », résume par Zoom l’épidémiologiste canadien Peter Jüni, de l’Université de Toronto, un des signataires de la lettre. « Au rythme où vont les choses, il n’y a pas de sortie possible de cette pandémie sans un maintien des règles de confinement et des restrictions sanitaires en attendant d’accroître le taux de vaccination. Sinon, c’est vers un désastre prévisible que l’Angleterre va avancer en y entraînant le reste du monde. »

Nous pensons que le gouvernement [britannique] se lance dans une expérience dangereuse et contraire à l’éthique

Lundi, la dernière étape de levée de ces restrictions a été atteinte en Angleterre lors d’une journée baptisée dans tout le pays Freedom Day, le jour de la liberté. En substance, le port du masque n’est désormais plus obligatoire, seulement recommandé, partout en Angleterre. Londres en conserve toutefois l’obligation dans les transports en commun.

Les lieux de divertissement peuvent accueillir leur clientèle sans restrictions, le service au bar peut reprendre à l’intérieur des pubs, les limites aux rassemblements et la distanciation physique sont désormais caduques. Les consignes pour le télétravail ont été abolies.

L’entrée en vigueur de ce nouveau cadre sanitaire a été accompagnée d’images de jeunes Britanniques retrouvant le chemin de la nuit, entre dimanche et lundi, dans les clubs du pays, comme dans l’ère prépandémique. L’euphorie reste toutefois précédée d’une hausse de cas de contaminations dans plusieurs régions administratives du pays, dont une sur six a enregistré des niveaux comparables aux taux de positivité de l’été dernier, et 16 % ont atteint des niveaux supérieurs aux plus hauts niveaux enregistrés depuis le début de la pandémie.

« La modélisation des données nous indique que la stratégie du gouvernement va créer un terrain fertile à la propagation du variant Delta et à l’émergence de nouvelles souches potentiellement résistantes », résume en entrevue au Devoir Andrzej Harris, biochimiste au St Catharine’s College de Cambridge, qui fait partie des 1200 scientifiques inquiets de cette décision politique. « Les enfants et les jeunes, qui n’ont pas encore été vaccinés en grand nombre sont les plus à risque. Mais il va falloir s’attendre aussi à une augmentation significative des hospitalisations, qui vont submerger des services de santé déjà malmenés par la pandémie. »

Lundi, le leader de l’opposition travailliste, Keir Starmer, a qualifié de « grand n’importe quoi imprudent » la levée des restrictions sanitaires en pleine remontée des cas d’infections en Angleterre. « Le faire avec le variant Johnson qui est déjà hors de contrôle [une référence au premier ministre conservateur] assure un été chaotique. »

En conférence de presse, Boris Johnson a assumé sa décision et a fait fi des appels lancés par les scientifiques en soulignant toutefois qu’un passeport sanitaire prouvant une double vaccination pourrait être exigé dès septembre pour participer à différents rassemblements publics à fort achalandage. Les discothèques en font partie.

Paradoxalement, le populiste s’est adressé aux médias depuis sa résidence de campagne, où il a dû s’isoler après avoir été en contact avec son nouveau ministre de la Santé qui, lui, a été déclaré positif à la COVID-19 vendredi dernier. Il a par ailleurs dit espérer que le « nouveau normal » qui a débuté en Angleterre lundi serait irréversible, sans pouvoir toutefois « le garantir ». « Il faut rester humble face à la nature. »

Son gouvernement s’attend à une hausse des hospitalisations dans les prochaines semaines, à 1000 cas par jour, a indiqué Patrick Wallace, conseiller scientifique en chef du gouvernement Johnson. L’homme a également évoqué 100 décès par jour, dans un pays où la COVID-19 a déjà fauché plus de 128 000 personnes.

« L’arrivée du variant Delta a fait repartir les courbes à la hausse, dit Peter Jüni. Les cas d’hospitalisation vont augmenter et touchent désormais la tranche d’âge des jeunes beaucoup moins vaccinés. » Au dernier décompte, à peine 54 % de la population totale était doublement vaccinée au Royaume-Uni. Lundi, Patrick Wallace a également indiqué que 60 % des hospitalisations touchaient des personnes non vaccinées, ce qui inquiète, à juste titre, au plus haut niveau de l’État britannique, a-t-il dit.

Par ailleurs, plus de 35 % des 18-30 ans n’ont pas encore reçu de premières doses au Royaume-Uni.

« Les projections ne sont pas rassurantes, ajoute M. Jüni. Sans mesure restrictive au nom de la santé publique et sans vaccination complète qui dépasserait les 80 % de la population totale — 90 % même, pour plus d’efficacité —, le bilan sanitaire s’annonce pour être pire en septembre qu’au pire sommet de la dernière vague, en nombre d’hospitalisation et de contamination », dit-il. « Ce n’est pas de la politique. C’est de la biologie et des mathématiques. Et cela devrait pourtant être très simple à comprendre. »
 


Une version précédente de ce texte, qui indiquait que 60 % des hospitalisations touchaient des personnes ayant reçu deux doses de vaccin, a été modifiée.

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Source: Monde / Europe – Le Devoir

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