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Bien mal acquis : Rifaat al-Assad, de “boucher de Hama” à magnat de l’immobilier

Dans le feuilleton judiciaire des “biens mal acquis”,  la justice française va rejuger en appel, à partir du 5 mai, Rifaat al-Assad. L’oncle du président syrien Bachar al-Assad, avait été condamné en première instance pour blanchiment en bande organisée, détournement de fonds publics et fraude fiscale aggravée. Retour sur le parcours de l’ancien dignitaire du régime syrien qui a construit un empire immobilier en France et en Europe.

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D’où vient l’argent qui a permis à Rifaat al-Assad d’acquérir son colossal patrimoine immobilier ? La justice française se penche à nouveau, cette fois en appel, sur le cas de l’oncle du président syrien Bachar al-Assad, condamné en première instance, le 17 juin 2020, à quatre ans de prison ferme pour blanchiment d’argent et détournement de fonds.

Accusé de s’être frauduleusement bâti en France un empire immobilier estimé à 90 millions d’euros, ses biens, dont deux hôtels particuliers dans les quartiers cossus de Paris, une quarantaine d’appartements, un château, des haras à Taverny-Bessancourt, dans le Val-d’Oise, avaient été saisis.

Il est jugé à partir du 5 mai pour “blanchiment en bande organisée” de fraude fiscale aggravée et de détournements de fonds publics aux dépens de l’État syrien. Selon les ONG anticorruption, dont Sherpa, à l’origine de la plainte déposée contre Rifaat al-Assad en 2013, son patrimoine en France, en Espagne et en Angleterre est estimé à plusieurs centaines de millions d’euros.

Un train de vie princier

Né en 1937 en Syrie, au sein de la communauté alaouite, Rifaat al-Assad s’est toujours défendu d’avoir mal acquis ses biens. Le frère cadet d’Hafez al-Assad avait affirmé que c’était essentiellement grâce à la générosité de la famille royale saoudienne dans les années 1980 qu’il avait pu constituer son patrimoine.

Un patrimoine dont la valeur, assurent ses défenseurs, est très en deçà des estimations relayées dans les médias. Pour Rifaat al-Assad, ses déboires judiciaires et les plaintes qui le visent en France, en Espagne et en Suisse sont un complot fomenté par l’opposition syrienne. Il se dit visé en permanence en raison de sa cote de popularité en Syrie.

Rien ne prédestinait pourtant Rifaat al-Assad, après ses études militaires, à se bâtir un immense empire immobilier international et à mener un train de vie princier entre Paris, Londres et les Baléares.

“Lors de son procès en première instance, il avait été longuement question de la trajectoire financière de Rifaat al-Assad, issu d’une famille de petits propriétaires terriens à Qardaha (nord-ouest de la Syrie), explique à France 24 Fabrice Balanche, maître de conférences à l’Université Lyon 2, géographe et spécialiste de la Syrie cité en tant qu’expert lors du procès de décembre 2019. L’étendue de son patrimoine est sans commune mesure avec la centaine d’hectares de terrains pauvres de sa famille, situés  à 400 mètres d’altitude dans la montagne alaouite, sur lesquels quelques métayers cultivaient du tabac et du blé dur”.

Contraint à l’exil depuis 1984, après une tentative de coup d’État raté contre son propre frère, Hafez Al-Assad, qui a dirigé la Syrie d’une main impitoyable de 1970 à 2000, Rifaat Al-Assad vit en Europe depuis plusieurs décennies, bien loin de la montagne alaouite.

“Avant son exil, Rifaat al-Assad était le bras droit de son frère, le président Hafez al-Assad, voire même son bras armé, en sa qualité de chef des Brigades de défense, un corps d’armée à sa botte, composés d’Alaouites, la communauté dont est issue la famille Assad, et de merchédites, une branche particulière au sein de cette même communauté”, rappelle Fabrice Balanche.

Estimés à 50 000 hommes, payés deux ou trois fois plus que les soldats de l’armée, les bérets orange des Brigades de défense étaient l’instrument chargé des basses œuvres du régime syrien et cultivaient une réputation de férocité qui a grandement servi les ambitions de Rifaat al-Assad.

“Entre 1979 et 1983, la Syrie a été le théâtre de la révolte des Frères musulmans, qui s’est achevée dans un bain de sang lors du massacre de Hama, orchestré par ces fameuses Brigades de défense de Rifaat al-Assad, indique Fabrice Balanche. En 1980, ce sont eux qui ont exécuté des centaines de détenus dans la prison de Palmyre dans le but de venger un attentat contre le pouvoir”.

“On ne tue pas son frère”

Surnommé en Syrie le “boucher de Hama”, Rifaat al-Assad fait l’objet d’une instruction pénale en Suisse à la suite d’une plainte déposée par Trial International pour son implication présumée dans ce massacre, qui reste dans les mémoires syriennes comme le premier symbole de la cruauté du régime de Damas.

“Outre la répression sanglante, les Brigades de défense, qui lui répondaient au doigt et à l’œil, étaient également impliquées dans le trafic d’antiquités et s’adonnaient à la spoliation de biens. Ils avaient aussi une forte emprise sur la contrebande avec le Liban, alors occupé par l’armée syrienne depuis 1976. Leurs casernes à Damas et ailleurs étaient des entrepôts qui regorgeaient de marchandises en provenance du pays du Cèdre, comme des téléviseurs, des magnétoscopes, des cigarettes et des bières étrangères”.

Loin d’être un idéologue, poursuit Fabrice Balanche, Rifaat al-Assad a grandement profité de la trajectoire politique de son frère pour atteindre les sommets du pouvoir. “Il était le petit frère qui s’impose par la force au sein de l’appareil, résume-t-il. Décrit comme avide d’argent, il se murmurait qu’il était en train d’accumuler des richesses, bien plus que son frère Hafez al-Assad, qui lui, se contentait d’assoir son pouvoir”.

Nommé vice-président par Hafez al-Assad, Rifaat al-Assad a gagné en influence au fil des ans, en cultivant ses propres réseaux grâce au clientélisme en vigueur dans le pays, au point de menacer directement le pouvoir de son frère. Il a même été tenté de le remplacer en profitant de l’absence de Hafez El Assad, alors hospitalisé, pour s’emparer du pouvoir lors d’une tentative de coup d’État en 1984.

“Malgré la trahison, Hafez al-Assad l’a quand même épargné parce que l’on ne tue pas son frère, et parce que cela aurait beaucoup chagriné leur mère, décrypte Fabrice Balanche. Il l’a expulsé du pays avec une certaine somme d’argent pour lui permettre de rebondir à l’étranger, parce que Hafez al-Assad ne voulait pas non plus provoquer une guerre civile interne à la communauté alaouite. Car à l’époque, les partisans de son frère cadet, qui comptait d’importants appuis au sein de l’armée grâce à ses Brigades de défense, étaient tout de même nombreux”.

Un exil doré et une Légion d’honneur française

En disgrâce et privé de ses Brigades de défense, Rifaat al-Assad s’envole vers l’Europe et s’établit notamment en France, avec plusieurs de ses épouses, sa nombreuse descendance, et une forte escouade de gardes du corps.

“Les services de renseignements français étaient tout heureux de l’accueillir, car dans le contexte de l’époque, avec le Liban qui est en pleine guerre et qui est occupé par les Syriens, Rifaat al-Assad constitue une précieuse source d’informations et un levier intéressant contre Hafez al-Assad, explique Fabrice Balanche. Certains au sein des services français le voyaient même comme un utile intermédiaire sur le marché des armes qu’il est intéressant d’avoir en France, voire même comme un candidat pro-occidental potentiel à la succession du président syrien”.

En février 1986, Rifaat al-Assad est fait, malgré sa réputation sulfureuse, grand officier de la Légion d’honneur par le président François Mitterrand pour services rendus à la diplomatie française au Moyen-Orient. Une décoration qui fait encore polémique aujourd’hui.

Le 28 février 2021, les associations Trial International et Sherpa ont d’ailleurs demandé dans une tribune au président Emmanuel Macron de lui retirer la plus haute distinction honorifique française “compte tenu des lourdes charges et accusations qui pèsent contre lui”.

En 1992, Rifaat al-Assad sera autorisé à revenir en Syrie à la faveur d’un pardon familial, accordé à l’occasion des obsèques de sa mère. Il obtient également le droit de se réinstaller et de refaire des affaires.

“Mais en 1998, le vent tourne à nouveau et il est à nouveau déclaré persona non grata, dépossédé de son titre de vice-président et expulsé de Syrie car il représentait un danger pour la succession au sommet du pouvoir, alors que Hafez al-Assad préparait son fils Bachar al-Assad à lui succéder”, note Fabrice Balanche.

Il faut dire qu’en janvier 1994, après la disparition dans un accident de la route de Bassel, le frère aîné de Bachar al-Assad programmé pour succéder à son père atteint de leucémie, avait replacé Rifaat al-Assad parmi les principaux prétendants au trône baasiste. D’ailleurs, en juin 2000, au moment même des obsèques de Hafez al-Assad, son frère cadet avait accusé, depuis son exil doré, les autorités syriennes d’avoir violé la Constitution en désignant Bachar al-Assad à la tête du régime.   

“Aujourd’hui, Rifaat al-Assad, d’un point de vue politique, ne pèse plus rien en Syrie, estime Fabrice Balanche. Il a eu beau créer un parti à l’audience confidentielle, lancer une chaîne de télévision par satellite (ANN), basée à Londres, et commencer à verser dans l’opposition, car il savait que sa seule chance de revenir dans le pays était liée à un changement de régime, les opposants historiques n’ont jamais été dupes”.

Et de conclure : “Aujourd’hui, après avoir mené une existence dorée et rêvé à un destin présidentiel à la place de son frère, puis de son neveu, ses derniers combats se jouent dans les tribunaux européens, loin de ses ambitions syriennes et de ses palaces parisiens”.

Source: france24

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