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Après une attaque revendiquée près de Béni, que sait-on du groupe État islamique en RD Congo ?

Depuis le 28 décembre, le groupe islamiste Forces démocratiques alliées (ADF) a mené au moins deux attaques contre des villages dans la région de Béni, dans le nord-est de la République démocratique du Congo. Ce groupe d’origine ougandaise est accusé de multiplier les massacres depuis 2014 dans cette région située près de la frontière avec l’Ouganda, surnommée le “triangle de la mort”. Mais depuis 2019, certaines de ces attaques sont revendiquées par l’organisation État islamique en Afrique centrale (ISCAP). Le groupe est-il donc réellement implanté dans cette zone ?

Les Forces démocratiques alliées (ADF) sont à l’origine des rebelles ougandais, à majorité musulmane, hostiles au président Yoweri Museveni, qui se sont repliés dans l’est de l’actuelle RD Congo en 1995. Ce groupe armé, parmi les plus violents dans la région, est accusé du massacre d’un millier de civils dans le territoire de Béni depuis octobre 2014, bien qu’aucune de ces attaques n’ait jamais été revendiquée. Ces deux dernières semaines ont été marquées par plusieurs attaques sanglantes contre des villages dans la région de Béni, attribuées aux ADF.

Le 28 décembre, des hommes armés ont attaqué des positions des FARDC (Forces armées de la République démocratique du Congo) près du village de Loselose, à une quarantaine de kilomètres de Béni, puis ont occupé ce village pendant trois jours avant d’être délogés par l’armée congolaise le 1er janvier.

Cette attaque a été revendiquée par l’organisation État islamique en Afrique centrale (ISCAP) via un communiqué, puis dans une vidéo floquée du logo de son organe de propagande Amaq. La vidéo, qui dure moins d’une minute, montre des habitations en train de brûler tandis que l’un des combattants, qui s’exprime en kiswahili, affirme : “Nous sommes contents d’avoir attaqué une deuxième garnison des mécréants croisés dans le village de Loselose, ils se sont tous enfuis et nous sommes en train de brûler le village”. Dans la vidéo, on aperçoit également un enfant parmi les combattants.

Capture d'écran de la vidéo diffusée par l'agence de propagande de l'organisation Etat islamique, Amaq, le 28 décembre 2020, montrant des combattants rebelles dans le village de Loselose, près de Béni.
Capture d'écran de la vidéo diffusée par l'agence de propagande de l'organisation Etat islamique, Amaq, le 28 décembre 2020, montrant des combattants rebelles dans le village de Loselose, près de Béni.
Capture d’écran de la vidéo diffusée par l’agence de propagande de l’organisation Etat islamique, Amaq, le 28 décembre 2020, montrant des combattants rebelles dans le village de Loselose, près de Béni. © Twitter

Capture d’écran de la vidéo diffusée par l’agence de propagande de l’organisation État islamique, Amaq, après l’attaque menée contre le village de Loselose, près de Béni, le 28 décembre 2020.

Joint par la rédaction des Observateurs, le porte-parole des FARDC, Anthony Mwalushayi, a indiqué, après la reprise du village par l’armée congolaise, que les combats ont fait quatorze morts dans les rangs des combattants islamistes et deux morts du côté de l’armée. Il a par ailleurs affirmé que “deux hommes blancs, probablement des Arabes” ont été retrouvés parmi les assaillants tués, “sûrement des instructeurs venus entraîner les combattants et renforcer leur idéologie” selon lui. La rédaction des Observateurs n’est pas en mesure de vérifier cette information de source indépendante. Jusqu’ici, il n’a jamais été fait état de présence de membres “blancs” ou d’origine arabe dans les rangs des ADF. Les ADF sont principalement constitués d’Ougandais, mais le  porte-parole des FARDC indique qu’il y a également “des combattants du Tchad, d’Afrique du Sud, de Tanzanie et du Mozambique notamment”.

D’après les témoignages recueillis auprès du porte-parole de l’armée congolaise et de responsables locaux de la société civile locale, aucun document prouvant la présence du groupe État islamique dans la zone n’a été retrouvée après les combats ou sur les combattants tués.

Quelques jours après les combats du 28 décembre à Loselose, une incursion attribuée aux ADF a eu lieu dans la nuit de lundi 5 janvier dans un village proche, Mwenda. “Durant cette attaque, vingt-deux civils ont été tués, et les assaillants ont principalement utilisé l’arme blanche, puis ont eu recours aux armes à feu pour achever leurs victimes”, détaille à notre rédaction le président de la société civile du secteur de Ruwenzori, Paluku Batoleni Wilson. Cette fois l’attaque n’a pas été revendiquée par le groupe État islamique, alors qu’elle a eu lieu dans la même zone que celle du 28 décembre.

“Il est difficile de savoir si tout ou une partie seulement des ADF a rallié l’EI”

Certaines attaques semblent donc revendiquées par le groupe État islamique alors que d’autres pas. Quelle est la nature de la filiation entre ces deux organisations ? Matteo Puxton, spécialiste de la stratégie militaire de l’organisation État islamique, a suivi les activités des groupes jihadistes en RD Congo entre 2019 et fin août 2020.

“Le fait que l’organisation État islamique revendique des attaques dans la région de Béni en RD Congo n’est pas nouveau. La première attaque revendiquée en Afrique centrale remonte au 16 avril 2019 : un assaut qui a visé une caserne de l’armée congolaise dans le village de Bovota [à 80 kilomètres de Béni, NDLR]. Cette attaque avait été revendiquée dans un communiqué diffusé par l’organe de propagande Amaq.

Quant à la première vidéo de revendication dans cette région, elle date du 14 juillet 2019, trois mois plus tard. Elle durait à peine 20 secondes, et montrait des corps de soldats congolais tués par l’explosion de bombes artisanales, deux jours auparavant, dans la région d’Oweisha près de Béni.

Le 24 juillet 2019, une vidéo d’allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi [alors chef du groupe État islamique, depuis tué, NDLR] était diffusée. Elle est essentiellement filmée en RD Congo, mais une partie a aussi lieu au Mozambique, où le groupe de combattants islamiste Ansar al-Sunnah a prêté allégeance au groupe État islamique.

La partie de la vidéo tournée en RD Congo montre un chef, Abou Abdul Rahman, qualifié de sheikh. Outre la présence de nombreux enfants soldats, on remarque que les armes tenues par les jihadistes sont pour beaucoup des armes prises à l’armée congolaise où à la Mission de l’ONU en République démocratique du Congo (Monusco), qui combat les ADF aux côtés de cette dernière. Il s’agit notamment de mitrailleuses PKM, de lance-roquettes RPG-7, de fusils d’assaut Galil MAR.

Capture d'écran d'une vidéo montrant des combattants en RDC et au Mozambique prêtant allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi. Elle a été mise en ligne le 24 juillet 2019.
Capture d'écran d'une vidéo montrant des combattants en RDC et au Mozambique prêtant allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi. Elle a été mise en ligne le 24 juillet 2019.
Capture d’écran d’une vidéo montrant des combattants en RDC et au Mozambique prêtant allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi. Elle a été mise en ligne le 24 juillet 2019. © réseaux sociaux

Capture d’écran d’une vidéo de propagande fournie par Matteo Puxton. La vidéo, mise en ligne le 24 juillet 2019, montre des combattants en RD Congo et au Mozambique prêtant allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi. 

Donc, depuis la première revendication d’avril 2019, le groupe État islamique a diffusé divers documents : des communiqués, des articles dans sa lettre hebdomadaire alNaba, des reportages photos et vidéos via Amaq.

Autre trace de liens entre les ADF et le groupe État islamique : après l’arrestation de Waleed Ahmed Zein, financier de l’organisation État islamique, au Kenya en juillet 2018, une enquête a révélé que ce dernier avait transféré de l’argent aux ADF, une partie d’une somme s’élevant à 150 000 dollars [122 500 euros].

Au vu des éléments de propagande et de cette opération financière, on peut dire que des liens entre le groupe État islamique et les ADF existent, mais ils restent opaques. Il est en effet difficile de savoir si tout ou une partie seulement des ADF a rallié le groupe, bien que les opérations revendiquées se situent dans les zones d’action traditionnelles de la formation.

En outre, à partir d’avril 2020, les ADF ont multiplié les vidéos de propagande autonomes sur WhatsApp, c’est-à-dire qui ne sont pas diffusées par un organe officiel de l’organisation État islamique.

Capture d'écran d'une vidéo diffusée en avril 2020, et qui met en scène un idéologue des ADF, Abou Qutada alMuhajir, , loue l'organisation Etat islamique et son nouveau chef Abou Ibrahim al-Hasimi al-Qurayshi.
Capture d'écran d'une vidéo diffusée en avril 2020, et qui met en scène un idéologue des ADF, Abou Qutada alMuhajir, , loue l'organisation Etat islamique et son nouveau chef Abou Ibrahim al-Hasimi al-Qurayshi.
Capture d’écran d’une vidéo diffusée en avril 2020, et qui met en scène un idéologue des ADF, Abou Qutada alMuhajir, , loue l’organisation Etat islamique et son nouveau chef Abou Ibrahim al-Hasimi al-Qurayshi. © réseaux sociaux

Capture d’écran d’une vidéo de propagande diffusée en avril 2020, et qui met en scène un idéologue des ADF, Abou Qutada alMuhajir, en train de louer l’organisation État islamique et son nouveau chef Abou Ibrahim al-Hasimi al-Qurayshi.

Toutefois, ces vidéos de propagande autonomes, sans logo référant au groupe État islamique, nous apprennent que le lien avec l’appareil de propagande et l’appareil de commandement du groupe État islamique n’est pas encore complètement établi, car en général quand le groupe État islamique prend le contrôle d’un groupe, elle supprime toute sa production autonome.

Il est donc impossible à ce jour de savoir si tous les ADF ont rallié le groupe État islamique ou non. Il y a deux possibilités : ou bien tous les ADF l’ont rallié, et l’organisation jihadiste ne revendique pas toutes les attaques – il est courant que certaines attaques du groupe État islamique en Syrie et en Irak ne soient pas revendiquées ; ou bien certaines fractions des ADF attaquent sans lien avec le groupe État islamique, d’où l’absence de revendication.”

Selon un rapport publié par le Groupe d’étude sur le Congo en novembre 2018, les ADF se divisaient, en tout cas jusqu’à cette date, en deux principaux groupes, l’un dans le sud du territoire de Béni, dans la plaine inondable de la rivière Semuliki vers le village de Mwalika, et l’autre dans la zone appelée le “Triangle de la mort”, à l’est de la route menant de Beni à Eringeti. Citant des combattants congolais et des intermédiaires du groupe, le rapport indique en outre que certaines factions du groupe n’obéissaient plus aux ordres des ADF.

Après la défaite de l’organisation État islamique dans son bastion en Irak et en Syrie, le groupe terroriste s’est attelé à renforcer ses succursales en Afrique et, dans une moindre mesure, l’Asie du Sud. L’Index de Terrorisme mondial (“Global Terrorism Index), publié le 25 novembre 2020, indique que le “centre de gravité” du groupe État islamique s’est déplacé du Moyen-Orient vers l’Afrique, le nombre total de victimes du groupe État islamique en Afrique subsaharienne ayant augmenté de 67 % par rapport à 2019.  Le rapport ajoute  qu’en 2019, “l’Afrique subsaharienne a enregistré le plus grand nombre de décès liés au terrorisme de l’organisation État islamique, soit 982, ou 41 % du total”.

Source: france24

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